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« Nous assistons à un essor mondial »
M. Yanai ne s’y trompe pas. Avec ces quelques mots prononcés lors d’une conférence de presse le 8 octobre dernier, l’homme le plus riche du Japon, patron de la société-mère d’Uniqlo Fast Retailing, consacre l’une des années fiscales les plus prolifiques de l’histoire de son groupe. Pour cause, au cours de l’exercice clos à la fin du mois d’août 2026, le chiffre d’affaires de la société a grimpé jusqu’à près de 4 000 milliards de yens (environ 22,5 milliards d’euros), soit une progression de 17% en comparaison à la même époque l’année précédente. En outre, le bénéfice net a bondi de 25 % pour atteindre un chiffre record de 542,5 milliards de yens (environ 3 milliards d’euros). C’est simple, cela n’est jusqu’à présent jamais arrivé dans l’histoire de l’entreprise.
Ces chiffres sont d’autant plus retentissants qu’ils sont à comparer avec ceux d’un concurrent direct de Fast Retailing, à savoir le groupe H&M, n°2 mondial sur le secteur. Alors que le bilan de la maison suédoise est toujours attendu d’ici novembre, les experts s’accordent à dire la même chose : Uniqlo va enfin détrôner son rival cette année. Ainsi, seul le n°1 mondial, le géant espagnol Inditex (Industria de Diseño Textil S.A.) qui a notamment la main sur les magasins Zara, resterait en ligne de mire pour le groupe japonais.
La simplicité comme boussole stratégique
Pourtant, longtemps avant d’imaginer cette entreprise internationale, l’aventure d’Uniqlo commence — comme pour beaucoup — dans les rayons d’une petite échoppe familiale. Fondée en 1963 sous le nom de Ogōri Shōji, il s’agissait à l’origine d’une boutique de prêt-à-porter pour hommes établie dans la préfecture de Yamagata, au sud du Japon. En 1984, le PDG actuel, Tadashi Yanai, récupère l’affaire auprès du fondateur, son père Hitoshi Yanai, et ouvre la première boutique de Unique Clothing Warehouse à Hiroshima. Une erreur de transcription administrative lui donnera le nom de « Uniqlo » au lieu de « Uniclo » (contraction de « Unique Clothing ») comme initialement prévu.
Quelque quarante ans plus tard, l’entreprise est présente dans 26 pays du monde à travers près de 2500 enseignes, deux tiers d’entre elles se situant au Japon et en Chine. Bien que la marque s’inscrive dans une logique fast-fashion de par la quantité faramineuse de vêtements produits, elle a toujours pris le parti de s’orienter vers des vêtements fonctionnels à la qualité suffisante pour être conservés sur le long terme. Plus que tout, l’enseigne japonaise mise sur la simplicité et sur des produits faciles à porter, quel que soit le genre ou l’âge du consommateur. Peu sauraient contredire l’intégration, si ce n’est la dimension pionnière d’Uniqlo au sein des tendances minimalistes des dernières années. Par ailleurs, depuis le début de son internationalisation, la marque insiste également sur la production de collections adaptées à chaque nationalité, au lieu de par exemple faire fond sur une forte identité culturelle japonaise.
Une éthique controversée
Derrière la vitrine étincelante d’Uniqlo subsistent toutefois plusieurs zones d’ombre. La plus proéminente d’entre elles réside sans aucun doute là où un large éventail d’acteurs de la fast-fashion se heurte, à savoir la transparence faible voire nulle quant aux conditions de travail dans les usines de production.
En France, plusieurs ONG avaient déposé plainte en 2021, puis en 2023, contre quatre multinationales de la mode dont Uniqlo France. Celles-ci étaient accusées d’exploiter le travail forcé imposé aux populations ouïghoures par des sous-traitants intermédiaires, dans l’Ouest de la Chine. Si les deux plaintes ont depuis été classées sans suite, elles témoignent néanmoins d’une préoccupation grandissante du public vis-à-vis du respect des droits humains fondamentaux, et appellent les marques de fast-fashion à assumer leurs responsabilités en la matière. Et lorsque le PDG japonais annonce qu’aucun approvisionnement en coton ne provenait du travail forcé des Ouïghours, c’est au tour de l’importantissime clientèle chinoise de boycotter la marque. La tâche est complexe et délicate à gérer, et ce sans même mentionner les problématiques environnementales ; le groupe est régulièrement critiqué pour sa lenteur à s’aligner sur des objectifs climatiques rigoureux.
À cet égard, et assurément dans une volonté d’embellir son image à l’international, Uniqlo lance le projet Peace for All en juin 2022. À travers cette initiative, des personnalités du monde entier dessinent bénévolement des motifs exprimant leur vision de la paix. Les t-shirts arborant ces designs sont ensuite vendus, et 100% des bénéfices sont reversés à des œuvres caritatives. Est-ce suffisant pour faire taire les critiques ?
Jamais satisfait
Loin de se noyer sous le torrent de reproches auquel il doit souvent faire face, Tadashi Yanai préfère regarder loin devant et semble être à tous égards insatiable. Depuis plusieurs années, le milliardaire japonais ne cache plus son ambition de faire de Fast Retailing le plus gros vendeur de vêtements au monde. Lors de la conférence de presse du 8 octobre, il déclare que le groupe peut désormais sérieusement envisager d’atteindre son objectif de longue date, à savoir la barre symbolique des 10 000 milliards de yens annuels (environ 56,5 milliards d’euros).
Reste à savoir si, au cours des prochaines années, la pléonexie de M. Yanai permettra de poursuivre l’actuelle percée économique au point d’effleurer les firmaments du numéro 1 mondial. D’aucuns affirmeront que telle réalisation ne sera possible qu’à la triste condition de sacrifier davantage les enjeux éthiques, environnementaux et humanitaires.



