Aller au contenu
Politique & diplomatie aussi : Politique & diplomatie Publié le 6 septembre 2026

Terres rares : la France et le Japon renforcent leur coopération stratégique

Paris et Tokyo veulent renforcer leur coopération pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Derrière un sujet encore peu visible du grand public se joue une question centrale de souveraineté industrielle, de transition énergétique et de sécurité économique pour les deux pays.

Terres rares : la France et le Japon renforcent leur coopération stratégique
KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP
DIPLOMATIE · SÉCURITÉ ÉCONOMIQUE

La coopération entre la France et le Japon ne se joue plus uniquement dans les domaines traditionnels de la diplomatie, de la défense ou de la culture. Le 3 septembre 2026, Paris et Tokyo ont réaffirmé leur volonté de renforcer ensemble la résilience des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, devenus indispensables au fonctionnement des économies contemporaines et à leur autonomie stratégique.

À RETENIR

La France et le Japon veulent approfondir leur coopération avec leurs partenaires afin de diversifier et sécuriser leurs approvisionnements en minerais critiques. Une priorité qui dépasse désormais la seule politique industrielle : ces ressources sont devenues un enjeu de souveraineté économique, de transition énergétique et de sécurité nationale.

Un nouvel échange franco-japonais consacré à la sécurité économique

Le 3 septembre, le vice-ministre japonais des Affaires étrangères Funakoshi Takehiro s’est entretenu pendant environ 45 minutes avec Martin Briens, secrétaire général du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères.

Les deux responsables ont passé en revue plusieurs dimensions du partenariat franco-japonais : sécurité et défense, coopération économique et industrielle, sécurité économique ainsi que les principales crises internationales, de l’Indopacifique à l’Europe et au Moyen-Orient.

Un sujet apparaît cependant de plus en plus régulièrement dans les échanges entre Paris et Tokyo : celui des minerais critiques.

Les deux parties sont convenues de renforcer leur coopération avec les pays partageant les mêmes préoccupations afin d’accroître la résilience des chaînes d’approvisionnement dans ce domaine.

Pourquoi les minerais critiques sont-ils devenus si stratégiques ?

Le terme recouvre un ensemble de matières premières considérées comme indispensables au fonctionnement de secteurs industriels stratégiques, mais dont l’approvisionnement présente des risques importants en raison de la concentration de leur extraction, de leur transformation ou de leur raffinage.

Lithium, nickel, cobalt, graphite ou encore terres rares interviennent, à différents degrés, dans les batteries, les moteurs électriques, les éoliennes, l’électronique, les technologies numériques et de nombreuses applications industrielles et militaires.

Certaines terres rares lourdes, comme le dysprosium ou le terbium, sont notamment utilisées dans les aimants permanents capables de conserver leurs performances à haute température, une caractéristique essentielle pour certains moteurs de véhicules électriques.

La question n’est donc plus seulement de disposer de ressources naturelles. Il faut également pouvoir les raffiner, les transformer, les recycler et garantir leur acheminement jusqu’aux industries qui en dépendent.

ENJEU STRATÉGIQUE

Diversifier

Pour la France comme pour le Japon, l’objectif n’est pas de rechercher une autonomie totale mais d’éviter qu’une industrie stratégique dépende d’un nombre trop limité de fournisseurs, de pays ou de capacités de transformation.

Une coopération franco-japonaise déjà bien engagée

L’échange du 3 septembre ne constitue pas une initiative isolée. Les minerais critiques occupent depuis plusieurs années une place croissante dans le partenariat économique entre la France et le Japon.

Une première déclaration d’intention bilatérale avait été signée en mai 2024. Cette coopération a franchi une nouvelle étape le 1er avril 2026, avec la signature d’une feuille de route franco-japonaise spécifiquement consacrée aux minerais et métaux critiques.

Paris et Tokyo y affirment leur volonté de soutenir des projets associant entreprises françaises et japonaises, de diversifier les sources d’approvisionnement et de développer des chaînes de valeur capables de mieux résister aux crises géopolitiques ou commerciales.

Cette dimension occupe désormais une place suffisamment importante pour avoir été directement mentionnée lors de la visite officielle du président Emmanuel Macron au Japon au printemps 2026.

Caremag, symbole concret du rapprochement entre Paris et Tokyo

Le projet Caremag illustre particulièrement cette nouvelle forme de coopération franco-japonaise.

Une installation dédiée à la séparation et au raffinage de terres rares doit être développée sur le site industriel de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques. Le projet doit notamment traiter des aimants recyclés ainsi que des matières premières afin de produire différents oxydes de terres rares.

Du côté japonais, l’entreprise Iwatani Corporation et l’organisme public JOGMEC, chargé notamment de contribuer à la sécurité énergétique et minérale du Japon, participent au projet.

Un contrat d’approvisionnement de long terme doit permettre qu’une partie de la production soit fournie au Japon. L’objectif est particulièrement révélateur de la stratégie poursuivie : investir directement dans de nouvelles capacités de production et de transformation situées dans des pays partenaires plutôt que de dépendre uniquement des circuits d’approvisionnement existants.

Pour Paris comme pour Tokyo, Caremag est ainsi devenu l’un des projets emblématiques de leur coopération en matière de sécurité économique.

Une question de souveraineté industrielle

La coopération autour des minerais critiques permet également de comprendre l’évolution récente de la notion de souveraineté économique.

Pendant plusieurs décennies, l’organisation mondiale des chaînes de production a principalement été pensée sous l’angle de l’efficacité et du coût. Les crises sanitaires, les tensions commerciales et la multiplication des rivalités géopolitiques ont progressivement replacé la question de la dépendance au centre des politiques industrielles.

Une interruption d’approvisionnement sur quelques matières premières peut désormais ralentir ou bloquer des secteurs industriels entiers. L’accès à ces ressources est ainsi devenu indissociable de la capacité d’un État à maintenir sa production d’équipements énergétiques, numériques, automobiles ou de défense.

Pour deux économies industrialisées comme la France et le Japon, disposant de nombreuses entreprises positionnées sur des technologies avancées mais dépendant largement de matières premières importées, cette vulnérabilité constitue un enjeu commun.

Le Japon dispose déjà d’une longue expérience de diversification

Pour le Japon, cette réflexion n’est pas entièrement nouvelle. Archipel relativement pauvre en ressources naturelles et fortement dépendant de ses importations, le pays a depuis longtemps développé des politiques visant à sécuriser ses approvisionnements énergétiques et miniers.

Cette stratégie passe notamment par le financement de projets à l’étranger, la conclusion d’accords d’approvisionnement de long terme, la constitution de stocks, le développement du recyclage et la diversification géographique des partenaires.

La coopération avec la France s’inscrit directement dans cette logique. Elle permet au Japon de participer à l’émergence de nouvelles capacités industrielles tandis que la France bénéficie, en retour, d’investissements, de débouchés à long terme et d’une coopération avec des acteurs japonais disposant d’une expérience importante dans la sécurisation des ressources.

Un enjeu désormais porté au niveau du G7

Cette stratégie bilatérale s’insère également dans une dynamique beaucoup plus large.

Sous la présidence française du G7 en 2026, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques est devenue l’une des priorités de la coopération économique entre les grandes démocraties industrialisées.

Lors du sommet d’Évian en juin, les dirigeants du G7 ont souligné la forte concentration de certains marchés et leur vulnérabilité face aux restrictions commerciales, aux pratiques non marchandes et à la coercition économique.

L’objectif poursuivi n’est donc pas seulement franco-japonais : il s’agit de construire progressivement un réseau de chaînes d’approvisionnement plus diversifiées entre États partenaires, producteurs de ressources, industriels et institutions financières.

REPÈRES

Mai 2024 — la France et le Japon signent une déclaration d’intention sur les minerais critiques.

Mars 2025 — Paris et Tokyo annoncent leur soutien conjoint au projet Caremag de terres rares lourdes en France.

1er avril 2026 — signature d’une feuille de route bilatérale sur les minerais et métaux critiques.

17 juin 2026 — le G7 réaffirme la nécessité de diversifier et sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.

3 septembre 2026 — Paris et Tokyo confirment leur volonté d’approfondir la coopération avec leurs partenaires sur ces chaînes d’approvisionnement.

La sécurité économique devient un pilier de la relation franco-japonaise

Les minerais critiques illustrent finalement une transformation plus large de la relation entre la France et le Japon.

Au partenariat diplomatique et culturel historique s’ajoute progressivement une coopération destinée à protéger les capacités industrielles et technologiques des deux pays : chaînes d’approvisionnement, énergie, nucléaire civil, technologies critiques, batteries, espace ou encore sécurité économique.

Cette évolution rapproche deux pays qui partagent une même difficulté : préserver leur capacité de décision dans une économie mondiale où certaines ressources et technologies sont de plus en plus utilisées comme instruments de puissance.

À l’approche du 170e anniversaire des relations diplomatiques franco-japonaises en 2028, cette dimension pourrait devenir l’un des axes les plus structurants du partenariat d’exception.

Derrière les terres rares et les minerais critiques se dessine donc une question beaucoup plus large : jusqu’où la France et le Japon peuvent-ils construire ensemble les conditions de leur autonomie stratégique dans un environnement économique devenu profondément géopolitique ?

Sources et références

Ministère japonais des Affaires étrangères · Ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie · Présidence de la République française · Ministère français de la Transition écologique · G7 Évian 2026